Vivre avec les géantes
Elles ne sont finalement que quelques centaines. Et c’est peut-être pour cela qu’on les remarque autant. Qu’elles font autant parler. En France, les tours de grande hauteur restent des exceptions. Ultra-concentrées en Île-de-France, où l’on recense plus de 80 immeubles de plus de 100m, elles se sont pourtant fait une place dans la plupart des grandes métropoles comme Marseille, Lyon, Lille ou Nantes. Dans un pays où le cliché du village et de son triptyque «clocher-mairie-place» a la peau dure, le sujet reste toutefois polémique. «Les Français ont toujours eu une relation particulière à la notion de densification par la hauteur», observe Sylvain Bogeat, professionnel de la construction et président du think tank Métropoles 50, auteur d’une tribune remarquée publiée dans le quotidien économique Les Échos. «La surélévation des immeubles parisiens a fait l’objet de vives critiques au XIXe siècle, et la construction haussmannienne, qui faisait passer d’un habitat de faubourg à un habitat de six étages, était vécue comme une perte d’identité.» Cette forme d’aversion à la verticalité «n’est donc pas un phénomène nouveau».
L’édification de la tour Triangle, en plein cœur du parc des expositions de la porte de Versailles, à Paris, en est une nouvelle illustration. Objet de polémiques au conseil municipal, de recours devant la justice administrative, le gratte-ciel est pourtant aujourd’hui en voie d’achèvement. Avec ses 180m de hauteur et ses 44 étages, elle deviendra le troisième plus haut édifice de Paris, après la tour Eiffel (310m hors antennes) et la tour Montparnasse (210m). À Nantes, la célèbre tour Bretagne, elle, va faire l’objet d’une réhabilitation d’ampleur destinée à mieux l’insérer dans son époque et son environnement. Un exemple qui va faire des émules, par exemple les célèbres tours Mercuriales, porte de Bagnolet, ou la tour Montparnasse, qui entame ces jours-ci un lifting à 600 millions d’euros. Car les constructions neuves ne sont pas forcément la norme. «En réalité, les créations ex nihilo sont assez rares», confirme Samuel Deoms, géomètre-expert ayant longtemps travaillé au sein de l’établissement public pour l’aménagement de la région de la Défense (Epad). Même si, économiquement, le jeu n’en vaut pas toujours la chandelle. «On pourrait penser que réhabiliter une tour est plus simple, mais en pratique cela peut coûter plus cher que de la démolir pour en construire une nouvelle. C’est une simplification, bien sûr, mais l’idée est là: lorsqu’une nouvelle tour apparaît, il y avait généralement déjà quelque chose à cet emplacement.»
La tour CMA-CGM dans le quartier Euromediterranée à Marseille. © Obatala-photography / Adobe Stock
Les futurs projets pourraient toutefois pencher vers le neuf, car la question de la reconversion s’est invitée dans l’univers de la grande hauteur à mesure que les immeubles vieillissaient. «Il faut absolument parvenir à travailler sur la réversibilité, confirme Sylvain Bogeat. Il ne faut surtout pas aujourd’hui penser un actif comme quelque chose de figé dans le temps, d’autant plus quand c’est un actif aussi coûteux et aussi compliqué en termes d’insertion urbanistique.» À l’heure où, sur fond de crise du logement, les appels à la reconversion de bureaux en logements se multiplient, l’équation reste en effet souvent insoluble. «Le véritable obstacle à la reconversion n’est pas technique. Il est économique. Un immeuble conçu pour du bureau n’est pas conçu pour du logement. Adapter ces infrastructures peut coûter très cher», observe Samuel Deoms. «Penser des logements qui pourraient être transformés en bureaux nécessite d’intégrer des surcoûts dès la conception, appuie Sylvain Bogeat. Et on a du mal aujourd’hui à dégager ces marges de manœuvre, parce que personne ne veut payer ces surcoûts.»
Réversibles, durables, adaptées aux objectifs de sobriété foncière… Même si elles en venaient à se parer de toutes les qualités, les tours devraient encore se faire accepter. «Il y a évidemment une question d’intégration architecturale, observe le président de Métropoles 50. On ne peut pas construire n’importe quoi, n’importe où. Il faut tenir compte du passé et du dialogue entre une architecture de hauteur et une architecture plus traditionnelle et plus basse.» La question de la densification peut toutefois faire évoluer les mentalités. À Nantes, par exemple, la construction de moyenne hauteur a les faveurs de la municipalité dans les nouveaux quartiers comme celui de l’île de Nantes. Les promoteurs suivent et les projets ne suscitent pas d’hostilité particulière. «On construit des tours parce que cela permet de limiter l’artificialisation et l’étalement urbains, de maximiser l’utilisation d’infrastructures publiques de transport, de limiter les migrations pendulaires, énumère Sylvain Bogeat. C’est pourquoi je crois notamment à des constructions en périphérie de grands axes de transport existants ou en construction.» Les tours ont un avenir en France, mais il semble se dessiner sur trajectoire étroite, balisée par de fortes exigences économiques, urbanistiques, architecturales, techniques mais aussi, désormais, sociales et environnementales.
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