Climat

La crise climatique rebat les cartes

De manière aussi spectaculaire qu’inquiétante, la question de la chaleur aura occupé le devant de la scène hexagonale pendant tout l’été. Au-delà des incendies et de la sécheresse, le thème du logement a cristallisé les inquiétudes, soulevant un débat essentiel autour de l’adaptation du parc national à cette nouvelle donne climatique.
Dossier coordonné par Samuel Ribot Le lundi 31 août 2026
© Adam Sébire / Stocksy / Adobe Stock

Trois. Il aura fallu trois vagues de chaleur successives entre les mois de juin et d’août pour que la France ouvre les yeux sur l’inadéquation massive de son parc de logements face aux situations caniculaires. Au total, le territoire hexagonal a enregistré 52 jours de vagues de chaleur entre la mi-juin et le 19 août (source Météo-France), contre 33 jours en 2022 et 22 jours lors du funeste été 2003. Et encore, s’il ne s’agissait que d’inconfort. Mais l’enjeu est désormais vital. Entre le 24 mai et le 22 juillet, Santé publique France a estimé à plus de 7.300 le nombre de décès «en excès» enregistrés pendant les jours de canicule. Avec des pointes dépassant 40°C et une chaleur étendue à la quasi-totalité du territoire, l’été 2026 s’inscrit de manière aussi grave que spectaculaire dans la tendance décrite depuis plus de trente ans par les experts du Giec (1): des vagues de chaleur plus fréquentes, plus précoces et plus intenses. La Terre se réchauffe, le climat s’emballe et le vivant souffre. Mais, si les émissions de gaz à effet de serre sont depuis longtemps pointées du doigt, les questions liées à la construction, à l’aménagement et à l’urbanisme s’étaient rarement posées avec autant de vigueur. «Le mur devant nous est considérable. Un peu plus d’un logement sur trois s’apparente à une bouilloire thermique. La canicule n’est pas une question météorologique ou climatique, c’est désormais une question de justice sociale», déclarait le ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, le 17 juin dernier.


LA CHALEUR, NOUVEL ENJEU DE JUSTICE SOCIALE

Une affirmation qu’on ne renie pas du côté de la Fondation pour le Logement. «Nous avons travaillé sur une proposition de loi dite “loi zéro bouilloire”, confirme Noria Derdek, responsable des affaires juridiques. Ce texte visait principalement à protéger les occupants les plus vulnérables car, en général, au vu du coût des opérations nécessaires, ce sont les grands oubliés.» La proposition de loi, portée notamment par le député Emmanuel Grégoire avant que celui-ci ne devienne maire de Paris, a été ignorée par le gouvernement. Elle a en revanche été en partie reprise en première lecture par les sénateurs, qui ont notamment remplacé l’avis conforme des architectes des bâtiments de France par un avis simple pour la pose de protections solaires extérieures dans les secteurs patrimoniaux, et simplifié le vote de travaux améliorant le confort thermique d’été en copropriété. Le sujet, lui, pourrait devenir de plus en plus politique. «C’est vrai qu’entre les bouilloires thermiques, les mégafeux, la sécheresse et le retrait-gonflement des argiles, la question du logement, déjà très présente lors des municipales, pourrait prendre de l’ampleur à l’occasion de l’élection présidentielle», observe Noria Derdek.

 


 

Le climat entre désormais dans les critères de choix du lieu de vie des Français. © Bohdan / adobe Stock

 


 

Sur le terrain, certains élus sont tétanisés. D’autres tentent d’anticiper. Ainsi, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), l’Office public de l’habitat (OPH) a décidé de lancer un diagnostic de ses 7.800 logements afin d’identifier les plus vulnérables aux surchauffes estivales. L’initiative n’était pas spontanée. Il aura fallu la mobilisation du collectif «Locataires ensemble Aubervilliers», et sa menace de ne plus payer les loyers des logements devenus inhabitables, pour déclencher le mouvement. Les conclusions du diagnostic sont attendues début 2027 et devraient déboucher sur des mesures d’urgence: protections solaires, amélioration de la ventilation, installation de brasseurs d’air et traitement des toitures. Plus intéressant, l’OPH souhaite intégrer systématiquement l’adaptation aux fortes chaleurs dans ses prochaines réhabilitations: volets dans toutes les pièces, isolation, ventilation, façades bioclimatiques, balcons et îlots de fraîcheur.
Car ce n’est pas d’un traitement cosmétique dont a besoin le parc de logements français, mais d’un changement radical. Et le chantier est d’une ampleur phénoménale. Selon une étude fondée sur l’analyse de 9 millions d’indicateurs «confort d’été» issus des DPE réalisés depuis 2021 et publiée le 16 juin dernier par l’Ignes (2) et la société Pouget Consultants, seuls 10% des logements seraient suffisamment adaptés aux fortes chaleurs au sens de l’indicateur «confort d’été» du DPE, tandis que près d’un sur deux pourrait être qualifié de «bouilloire thermique». Une estimation plus sévère encore que celle du ministre de la Ville et du Logement. Le phénomène concernerait même un tiers des logements dits «performants» classés A ou B et plus de la moitié du parc dans certaines villes comme Paris ou Lille. Principal facteur identifié: l’absence ou l’insuffisance de protections solaires extérieures, telles que les volets et les stores.


LA FRAÎCHEUR, NOUVEAU CRITÈRE IMMOBILIER

Mais la question du bâti n’explique pas tout. C’est ce que permet d’illustrer un indicateur créé par le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Baptisé ISB-DH, il permet d’estimer la surchauffe estivale à l’échelle du logement pour 95% du parc résidentiel. Surtout, cet indicateur croise les caractéristiques du bâti avec l’exposition solaire, la météo et l’îlot de chaleur urbain. Cette modélisation vient ainsi corriger une approche incomplète: la capacité d’un logement à protéger de la chaleur doit s’appréhender de manière globale. «Nous sommes dans un système d’échange permanent entre l’espace urbain et l’espace architectural: on ne peut pas dissocier l’architecture de l’urbanisme et du paysage», observe Philippe Madec, architecte urbaniste. Au sein de cet écosystème, les géomètres-experts ont un rôle à jouer. En reliant la donnée géographique au droit de propriété et à l’action foncière, ils peuvent traduire la connaissance des risques climatiques en décisions foncières opérationnelles. Leur rôle consiste alors à aider à déterminer où et comment intervenir: désimperméabiliser, renaturer, redonner de l’espace à l’eau, recomposer les propriétés ou accompagner la logique de sobriété foncière.
Alors que la prise de décision politique patine, les attentes du public et les pratiques des acteurs privés commencent déjà à évoluer. Selon l’étude «Canicule & immobilier 2026» publiée fin juin par le site leboncoin (3), la chaleur s’impose comme un critère immobilier nouveau et appelé à peser davantage dans les choix résidentiels: 81% des répondants ressentent un inconfort lié aux fortes chaleurs dans leur logement et 34% envisagent déjà de déménager, ou pourraient le faire si les canicules s’intensifiaient. «Les Français ne déménagent pas encore à cause du climat, mais ils commencent à choisir où vivre en fonction de lui. Le climat devient progressivement un critère immobilier au même titre que le budget ou l’emploi», observe le directeur du marché immobilier chez leboncoin, Nicolas Garcia Benitez. Selon les calculs de Mika Rantanen, chercheur à l’Institut météorologique finlandais, la France est par ailleurs le pays qui a enregistré, entre mai et juillet 2026, la plus forte anomalie positive de température au monde: +2,8°C par rapport à la moyenne 1991-2020. De quoi interroger en profondeur notre modèle d’habitat, d’aménagement et de construction.


(1) Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
(2) Syndicat professionnel des industries du génie numérique, énergétique et sécuritaire.
(3) Étude réalisée le 18 juin auprès de 1.752 membres d’un panel.

 




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Retrouvez ces articles et l’ensemble du dossier consacré à l’adaptation du bâti aux fortes chaleurs dans le magazine novendi n°12, septembre 2026, en consultant notre page «Le magazine».

 


 

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