Itiner-e, nouvelle carte routière en ligne de l’Empire romain
«Tous les chemins mènent à Rome»: l’adage rappelle l’importance du réseau routier qui structurait les déplacements et les échanges au sein de l’Empire romain au temps de sa splendeur. Il restait jusque-là difficile d’en avoir une vision d’ensemble. Itiner-e, une cartographie mise en ligne le 6 novembre dernier, accompagnée par une publication dans la revue Scientific data du groupe Nature, permet désormais d’avoir une meilleure idée des circulations antiques autour de 150 après J.-C. Ce nouveau jeu de données numériques comporte près de 300.000km de routes sur une superficie de près de 4.000.000km2, soit plus de 100.000km de plus que sur les cartes existant déjà à cette échelle (1). La nouvelle a fait le «buzz», la plateforme ayant été surnommée par plusieurs médias «le Google Maps de l’Empire romain». Toutefois, la reconstitution du réseau routier repose largement sur des conjectures.
Entre 2020 et 2024, cette collaboration a réuni une vingtaine de chercheurs européens coordonnés par Pau de Soto (université autonome de Barcelone, Espagne), Tom Brughmans et Adam Pažout (université d’Aarhus, Danemark). «Itiner-e a fédéré beaucoup d’autres projets ayant déjà retracé de nouvelles routes à échelle régionale», précise le géoarchéologue Maël Crépy, qui a fourni, avec deux de ses collègues du laboratoire HisomA (CNRS, Lyon), Bérangère Redon et Louis Manière, les données couvrant le désert Arabique en Égypte.
DU LOCAL AU GLOBAL
La plupart des cartographies globales existantes telles que l’Atlas Barrington restaient de faible résolution. La reconstitution du réseau routier romain s’est appuyée sur les sources épigraphiques et historiques (Itinéraire d’Antonin, table de Peutinger, inventaire des bornes milliaires jalonnant les voies principales, etc.) ainsi que sur l’abondante documentation issue des prospections archéologiques menées depuis deux siècles. Une fois les routes identifiées, elles ont été localisées à l’aide de photographies aériennes et d’images satellite modernes et anciennes et de cartes topographiques. Les données ont été numérisées, documentées avec leurs métadonnées et nettoyées. «Nous avons voulu proposer un outil ouvert et évolutif, précise Maël Crépy. Par rapport à la plupart des sources disponibles, c’est un progrès important.»
Borne au bord d’une voie romaine en Jordanie, l’une des régions où l’apport d’Itiner-e est le plus important. © Mission archéologique française de Khirbat al-Dusaq / Jules Jacquemet / Payrastre, 2025
L’apport réside surtout dans un gros travail de compilation, d’évaluation et d’uniformisation de données existantes. «Les routes ont été découpées en 14.769 segments géoréférencés, associés dans une base de données aux sources utilisées ainsi qu’à leur niveau de certitude et à des commentaires quand ils existent», précise le géoarchéologue. Le tracé des routes est «certain», c’est-à-dire localisé précisément grâce aux sources historiques et aux données archéologiques, dans seulement 2,7% des cas. «Nous avons attribué à environ 90% des voies le statut “conjecturé”, qui correspond le plus souvent à des routes pour lesquelles la localisation est indiquée par un seul type de sources ou dont le tracé doit être affiné. Un statut “hypothétique” a aussi été créé, correspondant à des tracés seulement évoqués par les sources ou suggérés par la proximité de sites connus.»
DES AMÉLIORATIONS POSSIBLES
L’exhaustivité et la fiabilité de la couverture de la base de données sont inégales, soit faute de connaissances (zones désertiques d’Afrique du Nord), soit parce que les chercheurs n’ont pas eu accès aux publications les plus récentes — un défaut pointé par plusieurs spécialistes français. «Pour l’Aquitaine, la carte est loin de représenter l’état de la recherche actuel», confie ainsi Francis Tassaux (université Bordeaux Montaigne), coresponsable d’une carte participative en ligne des routes de l’Aquitaine romaine. «S’il reste intéressant et innovant d’avoir un géoportail à cette échelle, cette plateforme présente actuellement des points faibles au regard des terrains que je connais le mieux, dans l’ouest de la France: bibliographie souvent datée et tracés parfois ignorés ou surévalués, en décalage avec la littérature récente, considère de son côté Magali Watteaux, archéogéographe à l’université de Rennes 2. Le problème est que la recherche sur les circulations antiques repose sur une multitude de travaux à échelle très locale, parfois conduits dans le cadre de rapports de fouilles, ce qui complique forcément l’accès à l’état des connaissances.»
Un problème dont sont conscients les membres du projet. La Gaule a été prise en charge par des chercheurs non francophones, ce qui n’a pas aidé… «Avec un financement pour quelques années, nous ne pouvions pas aller plus loin, ajoute Maël Crépy. Mais nous espérons que la mise à disposition d’un fond de carte unifié va créer un appel d’air pour que d’autres personnes partagent leurs données.» En France, l’équipe d’Itiner-e s’est déjà rapprochée de plusieurs chercheurs. «Nous avons donné notre accord pour lui transmettre nos données sur les routes d’Aquitaine», précise Francis Tassaux.
Routes romaines entre Delphes et Athènes et temps de voyage modélisé selon le mode de transport.
Au-delà de ces réserves, on peut souligner de réelles améliorations. «Les plus gros apports concernent l’Espagne, l’Afrique du Nord, la Grèce et le désert oriental d’Égypte», indique Maël Crépy. En Égypte, les routes non pavées ont laissé peu de traces. L’équipe lyonnaise a développé dans le cadre du projet Desert Networks un modèle basé sur des itinéraires de moindre coût pour les déplacements de caravanes de chameaux chargés — ils supportent mal les fortes pentes et les terrains caillouteux —, ce qui a permis de déterminer les routes les plus probables. «Une fois que nous savions où chercher, nous avons pu retrouver des tracés, des rampes utilisées pour certaines montées, etc., sur des images satellite ou sur le terrain.»
La résolution cible étant de quelques centaines de mètre, certains tracés apparaissent improbables, en particulier en montagne. Mais cette résolution suffit pour révéler les circulations ainsi que les points de contact entre régions et permet d’envisager des applications inédites. Un moteur de calcul d’itinéraires offre même des temps de trajet à pied, à cheval ou avec une charrette tirée par des bœufs. «Les défauts sont les mêmes que dans Google Maps: les pauses ne sont pas prises en compte», s’amuse Maël Crépy. La cartographie pourrait stimuler de nouvelles recherches sur les zones où la densité du réseau routier représenté est faible. «Il y a aussi de belles perspectives pour étudier le commerce, la propagation des épidémies ou encore l’histoire militaire», se réjouit le chercheur.
(1) Par exemple celle du Digital atlas of roman and medieval civilizations (Darmc) de l’université de Harvard.

