Catastrophes naturelles

Séismes : le Japon encaisse, l’Amérique du Sud s’affaisse

Le 24 juin, deux violents séismes touchent le Venezuela tandis qu’une secousse similaire frappe le Japon. Des centaines de bâtiments et des milliers de morts en Amérique du Sud, à peine quelques blessés en Asie. Comment expliquer ce contraste ?
Marti Blancho Le lundi 31 août 2026
Le 25 juin, des bénévoles fouillent les décombres d’un bâtiment effondré à Caraballeda, dans l’État de La Guaira, au Venezuela. © Federico Parra / AFP

Ce 24 juin, au Venezuela, il est 18h04 quand un frottement entre les plaques tectoniques caraïbes et sud-américaine provoque un premier séisme de magnitude 7,2, à San Felipe, au nord du pays. À peine trente secondes plus tard, une seconde secousse, de magnitude 7,5, frappe une nouvelle fois, à quelques kilomètres du premier épicentre. Le tremblement parcourt plus de 200km, le long de la faille de San Sebastian, parallèle au littoral, jusqu’à La Guaira, à proximité de Caracas. L’ampleur des destructions est colossale. Plus de 600 bâtiments s’effondrent et 440 présentent des dégâts structurels, selon l’analyse satellite du programme européen Copernicus. Les ponts, les routes et les chemins de fer de la région sont ravagés. Le nombre de disparus grimpe à chaque heure qui passe.
À la fin du mois d’août, les autorités dénombraient plus de 6.500 morts, la plupart sous les effondrements. Plus de 16.000 personnes ont été blessées plus ou moins gravement. 17 millions de tonnes de décombres jonchent les rues, d’après les calculs des Nations unies. C’est 46 fois le poids de l’Empire State Building. Le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophes (Undrr) estime les dommages matériels directs à environ 37 milliards de dollars — dont 24 milliards pour les édifices et 13 milliards pour les infrastructures —, hors pertes indirectes et coûts de reconstruction.
Ce même 24 juin, à peine trente minutes après la double secousse au Venezuela, un autre séisme frappe cette fois le Japon, au nord de l’île principale d’Honshu. Le tremblement de terre affiche une magnitude de 6,9. L’énorme énergie libérée à l’épicentre est semblable à celle qui a touché le Venezuela, mais les conséquences n’ont rien à voir (1). Le bilan recense moins d’une dizaine de blessés légers et une interruption temporaire des transports ferroviaires. Derrière ce contraste se dessinent plusieurs explications.


AU JAPON, 3% DE TAUX D’EFFONDREMENT

Tout d’abord, l’archipel nippon est un des territoires avec la plus forte activité sismique du monde. 20% des tremblements de terre de magnitude supérieure à 6 frappent le pays. Atténuer le risque d’effondrements est vital. Sans surprise, le Japon est à la pointe des normes et techniques de construction parasismiques. Le cadre légal remonte à la grande loi de 1950 instaurant le premier code national de la construction, renforcé en 1971, puis en 1981 avec la norme New seismic standard Shin-Taishin. Celle-ci exige que les bâtiments résistent à un séisme de magnitude 6 à 7 sans s’effondrer. Consolidé en 2000 par le Housing Quality Assurance Act, l’arsenal réglementaire est respecté et porte ses fruits: le taux d’effondrement des constructions post-1981 n’est estimé qu’à environ 3% malgré les 1.500 à 2.000 séismes que subit le Japon chaque année.

Trois différentes approches, chacune plus stricte que la précédente, sont utilisées par les bâtisseurs: le taishin, le seishin et le menshin. La première, la résistance, consiste à renforcer la structure avec des murs plus épais, l’utilisation de béton armé, d’ossatures en acier et de fondations plus profondes. Cette méthode, la moins onéreuse, est surtout utilisée surtout pour les maisons individuelles. Le seishin, implanté dès les années 1970, fonctionne sur le principe de l’amortisseur. Des amortisseurs hydrauliques, des ressorts en acier ou des tampons en caoutchouc, intégrés à la structure, permettent à l’édifice d’absorber les secousses et d’osciller sans s’effondrer.
Le menshin, le système le plus récent, va un cran au-delà. Tout le bâtiment repose sur des tampons en caoutchouc et une dalle en acier ou en plomb, isolant ainsi la construction du sol. Technique la plus onéreuse, elle est généralisée dans la construction d’immeubles de grande hauteur, pour lesquels elle neutralise jusqu’à 80% de la secousse.


UNE RÉGLEMENTATION PARASISMIQUE IGNORÉE

Au Venezuela, la situation est diamétralement opposée. Le pays dispose bien de normes parasismiques pour la construction — le code Covenin — et ce, depuis 1939, mais elles sont largement ignorées. «L’État lui-même reconnaît l’écart entre la réglementation et la pratique en matière d’équipement, de formation technique et de supervision», explique Carmen Alguindingue, avocate vénézuélienne experte en audit des politiques gouvernementales. «Le ministère des Sciences et de la Technologie a lui-même reconnu, dans une note technique, que “la situation du secteur de la construction, en ce qui concerne le respect des normes de résistance sismique, est réellement préoccupante”». La juriste explique comment «une part importante du bâti ancien et informel ne respecte pas la réglementation en vigueur faute de supervision professionnelle, d’erreurs de conception et de manque de qualité des matériaux».
Un constat partagé par le chercheur vénézuélien Oscar López. En 2013, l’ingénieur en génie civil estimait déjà dans un article de recherche qu’«environ 50% des infrastructures du pays ont été construites avant 1982 selon une réglementation parasismique aujourd’hui jugée insuffisante pour garantir une protection adéquate». Étant donné «la magnitude du problème de la forte vulnérabilité», Oscar López recommandait alors de concentrer les efforts de mise aux normes modernes sur l’infrastructure vitale pour les secours, notamment les hôpitaux ainsi que les casernes de pompiers et de protection civile. Treize ans plus tard, force est de constater que le travail n’a pas été fait. Une défaillance généralisée aggravée par la lenteur du déploiement des secours suite au double séisme du 24 juin. 48 heures après la secousse, seul 35% du total des effectifs avaient été déployés, là où le Chili avait dépassé les 71% lors du grave séisme de 2010, selon l’ONG Transparencia Venezuela. Un manque d’adaptation du bâti et d’organisation des secours qui ont lourdement pesé sur le bilan final.


(1) Le Japon a subi un nouveau séisme, de magnitude 7,1, le 28 juillet dernier. Les dernières déclarations font état de 36 morts et plus de 9.000 personnes évacuées. Un bilan très lourd pour le pays, certes, mais toujours très loin des chiffres vénézuéliens.

 


 


Destructions causés par le séisme qui a frappé Pereira, en Colombie, le 10 août. © Alexis Munera / Anadolu via AFP

 

Un risque pour toute l’Amérique latine

Le 10 août, un séisme de magnitude 7,4 a frappé l’ouest de la Colombie. Si les conséquences n’atteignent pas encore celles de la catastrophe vénézuélienne, le pays dénombrait toutefois, à la date du 15 août, au moins 365 morts, près de 12.000 logements détruits et 140 bâtiments effondrés. Une destruction de grande ampleur qui n’étonne pourtant pas les experts. «En Colombie, de nombreux immeubles ont des murs de béton très fins, entre 7 et 10cm d’épaisseur, explique Ryan Hoult, ingénieur expert en la matière à l’université de Newcastle, pour le média The Conversation. Malheureusement, c’est une pratique habituelle dans toute l’Amérique latine.»

 


 

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